
Quelques mots sur son histoire :
On ne sait ni comment ni quand exactement est né cet art. Si on le compare à d’autres danses ou arts traditionnels, le flamenco est apparu tardivement en Andalousie, à la fin du XVIIIe ou début du XIXe siècle. Il est le résultat d’un long métissage historique et social, et n’a cessé d’évoluer. On ne peut donc pas parler réellement de folklore car il n’est en aucun cas figé. Il est au carrefour de cultures gitanes venues d’Inde, andalouses mais également juives et morisques, et africaines par la présence d’esclaves noirs dans le Sud de l’Espagne dès la fin du XVe siècle.
Cet art est donc issu de peuples souvent pauvres, exclus, violentés. Il est d’abord un langage symbolique de la douleur dans la dignité, assurément empreint de fierté, l’art de la survie et de la résilience. Les 1ers chanteurs sont des résistants politiques, sans aucun doute subversifs. D’après l’écrivain Antonio Manuel, le flamenco est une création collective profondément liée à l’histoire sociale. Elle contient la mémoire des opprimés et ne peut être réduit à un simple art ou spectacle.
Le terme « flamenco » est une énigme. Est-ce un terme d’origine arabe, (paysan en fuite) ? C’est peu probable car son influence était peu significative au XIXe siècle. Il est également improbable qu’il signifiât«flamand »puisque les Flandres n’étaient plus espagnoles depuis bien longtemps. On évoque aussi l’allusion à l’attitude altière des flamants roses des chanteurs…
Le flamenco est à n’en pas douter un art complexe et peu compris, qui associe plusieurs expressions artistiques : d’abord les chants des cantaores, la poésie de leurs paroles, la musique envoutante, les danses des bailaores et enfin la mode.
Les tenues :
El vestido de la gitana est à l’origine une robe simple et confortable portée par des ouvrières ou paysannes gitanes. Elles accompagnaient les hommes lors des rassemblements commerciaux et festifs (feria), notamment à Séville dès le milieu du XIXe siècle. Ces robes amples ont fini par séduire ces dames de milieux plus aisées. Celles-ci ont ajouté volants, bijoux, franges, traînes et autres accessoires de leur rang, que les gitanes elles-mêmes ont adoptés lors des spectacles qui se sont développés par la suite. Aujourd’hui, une tenue traditionnelle se compose de la robe à volants et à pois, du châle (mantón), de la peineta dans les cheveux relevés, d’une fleur (souvent un clavel), de bracelets, colliers et boucles d’oreille, de chaussures à talons carrés. Il s’agit néanmoins du seul vêtement folklorique qui n’a cessé d’évoluer dans le temps. Des créateurs présentent chaque année de nouvelles collections plus ou moins modernes lors de salons et défilés. Il est porté également chaque année par les femmes de tout âge, à l’occasion des fêtes locales andalouses. La robe à traîne (bata de cola) est réservée à certaines danses. Il existe toute une technique pour faire bouger volants ou longueur de tissus qui peut peser plusieurs kilos. L’origine des pois s’expliquerait par un lot de tissus défectueux et bon marché que les gitanes auraient acheté. Le châle de Manille est à l’origine une pièce de soie richement brodée venue d’Orient, qui transitait par l’ancienne colonie espagnole. Des exemplaires moins chers étaient confectionnés à l’aide des tissus soyeux qui emballaient le tabac venu de Cuba pour être travaillé dans les manufactures, notamment celle de Séville, décor de l’opéra Carmen.
La tenue du caló est constituée elle aussi de pièces confortables traditionnelles d’un travailleur : pantalon, chemise, souvent le gilet, écharpe de ceinture et le chapeau. Les codes genrés, eux, ont peu évolué, les femmes portant très majoritairement la robe.
Le chant :
C’est l’expression la plus archaïque du flamenco, el cante jondo, transmise oralement. Dans les années 1920, Manuel de Falla, eut le souci de collecter et enregistrer à travers l’Espagne les œuvres maîtrisées par les chanteurs vieillissants, et qui menaçaient de tomber dans l’oubli. Il envoya une armada de jeunes volontaires, dont Federico Garcia Lorca, parcourir les quartiers gitans. A cette époque encore, le mépris à l’encontre de ce peuple était ordinaire.
Il en existe au total environ 60 variantes, dont certaines se sont développées plus que d’autres. Chaque ville, chaque quartier, chaque artiste a sa propre façon de l’interpréter. Seuls les spécialistes parviennent à les identifier, sensibles à la subjectivité, l’originalité, la signature singulière des cantaores. Chaque grande famille de cante s’appelle un palo, les différences s’opérant dans le nombre de temps, les rythmes (compas) plus ou moins raccourcis ou au contraire accélérés, ou dans la manière de jouer les accords. L’invention de la guitare a en effet permis de structurer ses temps, de les varier. Autrefois, certains chants comme le martinete était rythmé par les battements du fer, beaucoup de gitans étant forgerons. Le cante a été l’affaire des hommes exclusivement jusqu’au début du XXe siècle.
Il se compose de coplas, quatrains musicaux. Les Gitans chantent dès le plus jeune âge, et sont repérés, choisis, reconnus par la communauté qui veille à la transmission de la mémoire collective et sa charge inconsciente. C’est un cri, la voix brisée, on parle de « chanter comme sourd », comme un nouveau-né qui fait surface des profondeurs, exprimant la douleur de naître à soi-même, notamment dans le palo de la Toná ou de la Seguirya, les formes les plus primitives du cante jondo sans guitare. Les paroles y sont incompréhensibles, déformées, inaudibles, déchirées, douloureuses, sauvages. Le cri est plus important que le mot. Le plus fréquent est le mot « aïe », étiré, répété au début du chant dans une longue agonie et pour se forger la voix, le visage déformé. C’est l’émotion sans retenue, dans une forme indécente peu comprise des non-initiés souvent dérangés par la complainte.
Les chants s’accompagnent aussi du jaleo, sincères encouragements ou consolation des témoins et compagnons du cantaor, composé d’onomatopées ou olé profonds. Le chant n’est pas solitaire. Le jaleo est l’écoute, l’accueil et la reconnaissance de l’émotion partagée. Chaque silence parle également, comme une émotion un temps contenue car précieuse.
On distingue 6 à 7 palos les plus courants dont la Seguirya, plainte profonde, tragique, la Buleria festive, souvent à la fin des rassemblements, la Solea, la mère du chant, lente, solennelle en 12 temps exprimant la douleur, l’amour plaintif, la Alegria pour chanter l’énergie joyeuse… La Sevillana est la forme la plus codifiée, joyeuse, dont beaucoup d’adeptes connaissent les paroles ou les pas, courante dans toute forme de fête privée ou de rue.
Il existe également 3 chants délicats et si singuliers. Pendant la semaine sainte, on peut entendre des Saetas, 4 vers à caractère religieux, prière fervente plus ou moins improvisée d’un balcon ou au détour d’une rue dans la foule, au passage des processions. La Petenera est liée à la mort, l’amour qui se termine, 4 vers et 8 syllabes qu’il ne convient de chanter que dans certaines circonstances, souvent empreints de malédiction. On peut également évoquer l’Alborea, chantée lors des mariages et surtout pas en dehors… On trouve facilement sur la toile de magnifiques arbres généalogiques de palos flamencos que je conseille.
La poésie :
Les strophes ou coplas se composent de mots simples et populaires. Elles évoquent les émotions mais parfois aussi des réflexions sensées sur la vie quotidienne, et des interrogations sur le temps, l’amitié, la sagesse… La vie, la mort : « Au pied d’un arbre sans fruit je me suis mis à penser qu’il a peu d’amis celui qui n’a rien à donner »
La musique :
Il existe peu d’instruments classiques à part la guitare et les percussions. Les rythmes, frappés autrefois exclusivement par les hommes à l’aide d’un bâton, le sont plus fréquemment par les mains (palmeros) ou frappes sur la guitare. Les danseurs utilisent également parfois des castagnettes. Enfin, les talons et pointes des chaussures des danseurs rythment les pas comme dans certaines danses celtes. Ces sons soulignent la rage, accentuant le caractère dramatique du cante, ou l’énergie joyeuse. Aujourd’hui, la boite à percussion ou cajón est également fréquemment utilisée.
La danse :
Longtemps exclusivement féminine, elle est l’expression, comme le cante, des émotions profondes, tragiques ou gaies. Des films comme Bodas de sangre ont révélé des bailaores singuliers ou innovants. Les corps sont engagés en totalité. Ils se tordent, tournent, se plient, se tendent, ondulent, sautent, trépignent bruyamment, glissent mais se touchent peu. L’allure doit être fière, la présence entière. Les corps se montrent, indécents, les jambes, les torses, les bras, et la séduction, la puissance virile s’affirment. Les couleurs des vêtements participent à cette expression, tantôt rouge sang, passion, tantôt noir douleur, tantôt claires tantôt foncées.
Les accessoires comme le châle ou la traîne, l’éventail ou les castagnettes sont parfois utilisées. Certains danseurs contemporains n’hésitent pas à utiliser des objets usuels du quotidien dans leur chorégraphie.
Pour conclure, l’incontournable duende
Il s’agit de ce supplément indispensable et intraduisible qui rend si singulier, bouleversant le cante ou le baile ou les arpèges. On peut évoquer le talent, l’expression pure qui saisit le spectateur, le charisme, le charme, la grâce… C’est en réalité plus que ça. Ce n’est pas ce que l’artiste a mais plus certainement ce qui le ou la possède. On ne peut éviter de faire le lien avec l’inconscient unique et singulier qui tend les destinées, ces pulsions, cette dynamique bouillonnante, le Ça freudien inavouable, le maître de nos vies. Comment ne pas penser non plus au fripon divin junguien, briseur de codes ? Ici, l’art prend entièrement son sens dans la sublimation des épreuves ou des désirs enfouis, l’évolution salutaire et nécessaire. Le flamenco est un art habité, un exutoire individuel et collectif qui fait lien, un patrimoine, une richesse et une histoire héritées dans la douleur et la joie. Le flamenco réunit toutes les catégories, les âges, les très jeunes encouragés, les anciens respectés, les riches et pauvres, les natifs et visiteurs de passage parfois. Grace au flamenco, l’Espagne est un pays où les Gitans sont plus intégrés qu’ailleurs, certaines familles étant de véritables lignées patrimoniales nationales où le duende est un héritage.
