
La contribution que je vous propose, ce 5 juin 2026, a pour origine l’intérêt que j’ai porté au destin malheureux de deux psychanalystes : Sandor Ferenczi et Victor Tausk, disciples de Sigmund Freud. Ce qui pourrait nous amener à nous poser la question du rôle du contre-transfert dans la relation complexe de Freud avec deux de ses disciples, qui avec lui, furent les tout premiers pionniers de la Psychanalyse.
J’aborderai la biographie de Freud, celle de Ferenczi et celle de Tausk pour dégager les points d’achoppement, dans leur relation avec Freud.
1. SIGMUND FREUD (6 Mai 1856 – 23 Septembre 1933)
De Freud, il nous reste une riche bibliographie qui est à l’origine de la Psychanalyse. Elle influence, encore, la pratique psychanalytique. Elle a marqué toute l’œuvre de Jacques Lacan et d’autres analystes plus contemporains.

M’intéressant à la nature réelle de la relation que Freud avait entretenu avec quelques uns des ses plus fidèles disciples, j’ai voulu comprendre en quoi cette relation a été objet de désillusion et, même, de souffrance, pour Sandor Ferenczi et Victor Tausk, ces pionniers des premiers temps de la Psychanalyse. Dans les deux cas, on constate que ces disciples ont vécu, pour le premier, un effondrement psychosomatique et, pour l’autre, un effondrement psychique suicidaire. Cette relation semble avoir été fondée sur des relations ambigües, voire une ambivalence de sentiments, un mélange complexe d’affection et d’hostilité.
Si Freud a pu faire l’éloge des travaux de Férenczi, collaborateur dans ses recherches, disciple et ami intime, il n’en demeura pas moins que Freud n’évita pas qu’il ne soit mis au ban de la société psychanalytique…
Que pouvons- nous penser de la personnalité de Freud se révélant à nous par ses écrits ?
Nous pouvons constater qu’il avait une piètre estime quant à la nature humaine. Ce qui l’avait rendu méfiant, ayant perdu ses illusions et ses espoirs de l’améliorer. Cette méfiance s’était, même, reportée sur l’enfant en bas âge, qu’il considérait comme étant un « pervers polymorphe».
Quant aux femmes, elles avaient aux yeux de Freud, l’étrangeté d’un « continent noir », à explorer avec prudence… Freud a exposé plusieurs cas d’ « hystérie » féminine. Mais ces femmes qui ont fait beaucoup parler d’elles, (surtout par des hommes), ont été des « cas cliniques » et, malgré beaucoup d’obstacles, elles sont devenues, à leur tour, des psychanalystes et des théoriciennes reconnues. Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, a fait valoir la constante présence des femmes psychanalystes dans son livre intitulé : « La psychanalyse, n’existerait pas sans les femmes ».
Mais, on a pu constater que pour certains analysants, plus vulnérables que d’autres, et qui ont pu se remémorer douloureusement des traumatismes anciens, (dont ils avaient nié l’existence), la cure fut, pour eux, une tragédie. Refoulés au plus profond de leur inconscient, des traumatismes avaient gardé leur puissance de nuisance destructrice…
Ainsi, dans le cas de Férenczi, le retour du refoulé s’est produit une vingtaine d’années après l’évènement traumatique consécutif à l’attitude de Freud vis-à-vis de lui. Ce qui s’est produit, également, pour Tausk. Si, à l’origine, la relation de Freud avec ses deux disciples avait été fructueuse pour les avancées du savoir psychanalytique, cette relation idéale s’étant dégradée, elle devint objet de souffrance pour l’un et pour l’autre.
Que faire face au désamour du Maître ?
Que faire face à ce Père « punitif et indifférent », face à cette Imago paternelle toute puissante qui finit par s’inscrire, inconsciemment, dans une relation substitutionnelle et transférentielle ?
Certains tentent de fuir, en réponse aux conflits où règne l’ambivalence des sentiments, générateurs d’angoisse. Inconsciemment, certains trouvent dans la névrose, voire dans la psychose, ou, même, dans la maladie psychosomatique, le moyen de fuir les conflits psychiques, n’ayant pas trouvé aucune issue possible. Freud avait déjà évoqué de telles situations où l’attachement ambivalent créait un dysfonctionnement relationnel, tout en restant indestructible. L’évitement, aurait été une solution pour réduire les tensions interrelationnelles. Mais certaines personnes n’en n’ont pas cette capacité.
Ce fut le cas de Ferenczi, dont les conflits avec Freud furent résolus par sa fuite dans une maladie qui, à l’époque, était mortelle : la maladie de Biermer. Cette maladie affecte le principe vital : le sang, lequel a une valeur symbolique. Ce fut, donc, une anémie pernicieuse, par carence de la vitamine B12.
Dans le cas de Tausk, on pourrait penser que la mort qu’il s’est infligée avec une arme à feu, aurait pu être un retour de la violence sur soi, de cette violence qu’il ne pouvait extérioriser. Il s’est suicidé le 3 Juillet 1919. D’autres disciples de Freud se sont, également, suicidés tels Fédern et Silbérer. Il semble qu’ils n’auraient pas supporté le refus de Freud de les accepter en cure. Il a été dit que « Freud avait un incroyable pouvoir de vie et de mort sur ses disciples »…
Tout rejet était une condamnation, tant par le retrait d’attention et d’affection, que signifiait ses refus, que par l’exclusion du Groupe analytique. Son désir était perçu comme un ordre. Comme d’autres, Férenczi et Tausk avaient fait une demande d’ analyse . Freud refusa, car il lui avait semblé que ses disciples avaient manifesté une tentative d’émancipation, afin de développer leurs recherches personnelles. Pour défendre son œuvre, Freud voulait garder le pouvoir sur le Groupe analytique. Surtout après ses déceptions vécues avec Fliess, Jung, et Adler…
C’est en conséquence de cela qu’il finit par refuser de se laisser aliéner par de l’affection pour l’un ou l’autre de ses disciples…
C’est, ainsi, qu’il s’est empêché de répondre à la demande d’amour transférentiel de Férenczi et de Tausk, si ce n’est que par le silence…
C’est, alors que Férenczi a publié « Le silence est d’or »…
2. VICTOR FERENCZI (7Juillet 1873 – 22 Mai 1933)
Victor Férenczi fut l’un des premiers disciples de Freud qui l’avait surnommé « le Spendide » et le considérait comme son « Grand Vizir Secret »… Le père de Férenczi était d’origine juive. Il avait fait modifier son nom qui, de Frankel était devenu Férenczi. Il était imprimeur -éditeur. Il décéda, alors que son fils, Victor, avait 17ans. La mère reprit en main l’entreprise avec succès mais ne disposait que peu de temps pour s’occuper d’une famille de dix enfants. Ce dont souffrit Victor, enfant très sensible, vivant très mal l’indisponibilité maternelle. Très tôt, il s’était senti abandonné à lui-même, alors qu’il avait besoin d’attention et d’amour, comme tous les enfants dans leur jeune âge. Cette relation d’objet insatisfaisante, avec une mère dont il n’avait aucune aide à attendre, l’a beaucoup affecté. Serait-ce l’ image intériorisée de la « mère-morte » ?…

Son phantasme avait été d’être l’ « enfant mal aimé ». Cela pourrait être à l’origine de ses malentendus vécus avec Freud. Férenczi aurait – il cherché, auprès de Freud, un étayage ? Et, toujours bercé par une illusion, lui aurait donné le meilleur de lui-même : son travail assidu.
Toute l’ œuvre de Férenczi a été novatrice, surtout en matière de sexologie clinique. Il écrivit « Thalassa, psychanalyse des origines » et s’intéressa aux cas d’impuissance masculine. Il s’intéressa, également, à la pathologie du traumatisme, pouvant être en rapport avec son expérience personnelle et à son déni de cette expérience. Il écrivit : « ce que vous ne voulez pas ressentir, ni savoir, ni vous rappeler est encore pire que les symptômes dans lesquels vous vous réfugiez ». Tout traumatisme fonctionne comme un anesthésique et agit d’une manière destructrice. Il crée un « trou » dans la psyché. Il écrivit, alors, un ouvrage sur les situations traumatiques : « Le traumatisme »
Au tout début de sa relation avec Freud, Férenczi vivait dans une sorte de complétude, c’était comme une retrouvaille avec un père de substitution, idéalisé, détenant tout pouvoir sur sa psyché enfantine. Mais, cette relation était plus transférentielle et bien peu analytique. Après une première période d’élation mutuelle se sont crées des divergences théoriques. Freud n’adressa plus la parole à son disciple durant 20 ans.
Ce changement d’attitude de Freud fit que son fidèle disciple et ami s’effondra intérieurement.
Dès 1914, une cure avec Freud fit perdre à Férenczi sa confiance en soi et, même, l’estime de lui-même. Sa production finit par se tarir. Son sentiment d’amertume le pousse, alors, à écrire un livre significatif : « L’enfant non souhaité et sa pulsion de mort ». Ensuite, comme un enfant mal aimé, il rentre dans une phase de reproches, avec un profond sentiment de rancœur.
Au comble de sa déception, il finit par écrire à Freud « pourquoi ne m’avez vous pas aimé ? ». De cette quête d’amour transférentielle, sans réponse, dépendra sa méthode thérapeutique qui se différenciera de celle de Freud. De par son expérience personnelle, il comprendra mieux les causes des souffrances indicibles de ses patients, y compris, les plus « difficiles ». Il les traita tout comme il aurait voulu l’être. Identifiant sa demande à la leur.
Férenczi ne peut admettre que puisse être « structurante pour la psyché » une intolérable souffrance du patient et qui soit, jour après jour, une demande d’amour qui ne soit pas entendue… C’est en 1931, deux ans avant sa mort, survenue le 22 Mai 1933, que Férenczi reçoit une lettre de Freud, une lettre ironique, critiquant la « méthode thérapeutique » de son disciple. Férenczi se sent, alors, abandonné à lui-même. Pourtant cette thérapeutique novatrice avait pour effet de réparer les blessures traumatiques par de l’amour inconditionnel.
Cette lettre de Freud semble avoir renouvelé un traumatisme ancien d’abandon sur une âme vulnérable d’enfant. Férenczi se sent brisé, rompu, castré et, probablement, trahi. Il vit une sorte d’hémorragie narcissique… Si cette lettre a pu l’humilier, car l’humiliation atteint l’image de soi, c’est la substance du Moi qui se perd. Cette lettre met au jour l’inimitié et l’ingratitude du Maître.
Si Férenczi avait la conviction de la possibilité de réparer le « trou » provoqué par le traumatisme, c’est l’inverse qui s’est produit, Freud a laissé s’agrandir la béance, sans comprendre qu’il y allait de la vie de son disciple. Sa maladie et son décès ont été les derniers signaux qu’il a pu adresser à Freud… Rappelons que Férenczi avait été porté au sommet de ses espérances, mais le rejet défensif de Freud a provoqué sa chute.
Revivre une blessure d’enfance, c’est comme si cette blessure continuait à suinter en soi, durant des années, à la manière d’une plaie infectée, tant qu’elle n’a pas été soignée… Comme le dit Virginie Méglé : « c’est l’enfant qui gémit à l’intérieur de l’adulte »
3. VICTOR TAUSK (1 Mars 1870-3 Juillet 1919)
Dans un premier temps, Freud a soutenu Tausk pour qu’il devienne médecin psychiatre, alors qu’il avait fait des études de Droit et était devenu un avocat brillant. Tausk était l’aîné d’une famille de 9 enfants, fils d’un père journaliste, juif non pratiquant, de caractère tyrannique et instable, dont l’image était écrasante pour son fils qui finit par le haïr. Sa mère était une femme tendre et soumise que Tausk défendait contre la violence paternelle.

Il a commencé ses études de Droit à l’âge de 18 ans et se marie à 21 ans. Son premier enfant meurt à la naissance, puis, il eut, successivement, deux fils.
Tausk était toujours admiré, envié dans ses relations avec les autres. Il était, même, très aimé de son épouse et, peut être, un peu trop ! Ce qu’il n’appréciait pas, car Il avait un caractère très indépendant. Il finit par ne plus supporter la vie conjugale. Il fuit, mais se culpabilise, car la liberté qu’il s’est donnée lui cause de l’angoisse… Sa personnalité avait été fragilisée par une enfance auprès d’un père violent.
Tausk fut l’amant de la séduisante Lou Andréas-Salomé, dont Freud appréciait, surtout, l’intelligence. Il s’était établi une relation intellectuelle à trois à laquelle Freud mit fin, commençant, alors, à rejeter Tausk qui devint l’objet petit a.
La relation de Tausk avec Freud devint difficile, car Tausk avait eut la prétention de vouloir se libérer de son transfert névrotique, voulant se faire reconnaître comme Sujet supposé-savoir et faire chuter Freud de sa position de Maître. Pour Freud, Tausk était une menace constante, car il craignait de se faire plagier par un disciple trop proche pouvant, même, exprimer ses idées…
Le problème de Tausk, c’est qu’il aurait voulu avoir un pouvoir magistral, tout en étant obligé de se soumettre à une autorité supérieure, celle de Freud. Afin de compenser l’abandon de Lou, Tausk va se livrer à un travail acharné afin d’être reconnu pour la valeur de ses travaux. Après avoir été un avocat brillant, il devint médecin militaire et pu étudier les pathologies résultant de la guerre et, notamment, celle des déserteurs. D’ailleurs, en 1914, il écrivit son livre : «Sexualité, guerre et schizophrénie »
Au retour du front, traumatisé par ce qu’il avait vécu, il demande à être analysé par Freud qui lui refuse une cure, tout comme à d’autres qui avaient fait appel à lui. Plusieurs analysants se sont sentis blessés, car Freud pouvait écrire des lettres de refus glaciales à qui ne lui convenait pas. Il s’en débarrassait de cette façon.
Nous savons que toute exclusion, peut être vécue comme un traumatisme psychique destructeur pouvant, même, atteindre le processus vital. Dès lors que Freud ne s’intéressa plus aux travaux de Tausk, cela brisa les espoirs qu’il avait fait naître chez son disciple. Peu de temps avant son suicide, en 1919, Tausk écrivit : « De la genèse de l’Appareil à influencer au cours de la schizophrénie »
Pouvons-nous penser qu’il y eu une rivalité entre maître et disciple ?
Tausk semble avoir ressenti de l’humiliation lorsque Freud l’adresse à une psychanalyste débutante, peu expérimentée, Hélène Deutsch. Dans de telles conditions, il ne pu faire un transfert positif. Il se sentit abandonné dans son désespoir. Il écrit à Lou. Elle refuse de l’aider. Tausk , avait vécu les terribles épreuves de la guerre, il était, de ce fait fragilisé. Il se sent, alors, écrasé par ces abandons successifs. Il entre dans un état de dérélictions, sans qu’il y eu de véritable heurt.
Eros disparu, il n’y a plus de conflit !
Et, c’est Thanatos qui prit le pouvoir d’apaiser toute sa souffrance… Tausk, utilisera une arme à feu pour obéir à la redoutable pulsion de mort.
Freud n’en a pas été bouleversé, il a seulement dit : « pauvre Tausk » ! Freud aimait utiliser la dérision, ce qui marque un manque d’estime et d’empathie pour celui qui s’est effondré.
Dans le monde psychanalytique, une rumeur s’est répandue que le suicide de Tausk relevait de la maladie maniaco-dépressive, car ce suicide fut brutal et organisé. Il brûla ses documents et archives. S’effacer, ne rien laisser de soi… Des problèmes peuvent se poser pour déterminer la fin d’une analyse. C’est ce qui s’était produit, auparavant, avec Férenczi.
Peut-on interrompre une analyse en cours ?
A ce sujet, Freud avait écrit : « Analyse sans fin, fin d’analyse ». N’étant pas psychiatre, Freud craignait de prendre des psychotiques en analyse. A présent, depuis les travaux de Gisèla Pankov, les schizophrènes sont pris en en charge psychanalytiquemen. De même en est-il, en France, des patients psychosomatiques, depuis les travaux de Fain, Soulé et Marty. Nous pourrions nous demander ce qui a pu manquer à tous ces analystes qui ont fui, qui ont déliré, ou qui se sont suicidés ? Etait-il si difficile de se séparer de la tutelle du Maître, sans en mourir ? Comment obtenir de pouvoir parler, en son propre nom, avec ses propres concepts et théories, sans risquer d’être rejeté par un Maître qui a pris la figure du despote ?
Ce qui pose problème, c’est celui de la filiation et celui de l’appartenance à une Ecole psychanalytique ayant établi des dogmes particulièrement rigides… Malgré la richesse des travaux de Férenczi et de Tausk, il a fallut de nombreuses années pour que soient éditées les œuvres de ces précurseurs. Et c’est, surtout, grâce à Mickaël Balint que nous pouvons lire les écrits de Férenczi, ce psychanalyste qui a apporté plus d’humanité et de bienveillance à ses patients dont les traumatismes anciens les laissaient en grande souffrance.
Ainsi, nous venons de parcourir la biographie de deux des premiers disciples de Freud que nous pourrions considérer comme des « cas cliniques » et dont le destin fut bouleversé par une rencontre fatale avec un des plus grands génies de la Psychanalyse, Sigmund Freud.
Leur destin fut tragique, car il fut dominé par des forces pulsionnelles. Cette rencontre ne pouvait que renouveler d’anciens traumatismes… Malgré tout le savoir acquis par Férenczi et Tausk, tout effort de sublimation qu’aurait pu leur apporter leurs travaux de recherche psychanalytique, fut voué à l’échec, car leur amour transférentiel fut désespéramment déçu.
Que pourrions-nous penser du fait que Freud mourut d’un cancer, en 1933, quatre mois après la mort de Ferenczi, celui là même qui avait été son ami et confident le plus proches ?…
Michelle Marbot
Paris le 5 Juin 2026
