Fallait-il (vraiment) guérir Don Quichotte ?
Fallait-il (vraiment) guérir Don Quichotte ?

Fallait-il (vraiment) guérir Don Quichotte ?

Une réflexion proposée par

Voilà un homme d’une cinquantaine d’années qui décide un jour de s’acharner à être ce qu’il n’est pas, selon l’expression « Fake it until you make it » : Don Quichotte force le monde à le croire jusqu’à devenir ce chevalier errant dont il a tant rêvé.

Du point de vue de la société, le diagnostic tombe sans appel : l’homme est irrationnel, trouble l’ordre public et cause de vrais préjudices aux muletiers ou aux moines qui croisent sa route. Il faut le traiter, le corriger, le réadapter.

Mais du point de vue de la psyché, la question se pose depuis le sujet : faut-il se laisser ramener de force à la raison commune ? Gravée sur sa tombe, l’épitaphe du héros formule un paradoxe tragique : ce qui fit sa félicité fut de « mourir sage et d’avoir vécu fou » (morir cuerdo, y vivir loco). Et si le vrai danger clinique ne résidait pas dans la folie, mais dans l’excès de réalité ?

La réalité est une fiction comme les autres : la fonction vitale du fantasme

Des moulins aux géants, notre éternel besoin d’illusion

Deux grandes visions s’affrontent sur le plan épistémologique. D’un côté, le réalisme positiviste et comportementaliste, héritier direct du cartésianisme, ne jure que par la res extensa : une réalité factuelle, mesurable, où l’illusion ne serait qu’une anomalie à rééduquer. De l’autre, la lignée de l’idéalisme perspectiviste et de la phénoménologie (de Kant à Husserl en passant par Nietzsche) nous rappelle que la réalité brute n’est accessible qu’à travers le filtre représentatif du sujet.

C’est dans cette seconde filiation que s’inscrit la psychanalyse. Le fantasme n’est pas une simple erreur de perception que la démonstration logique pourrait réfuter. Comme le soulignait Freud, l’illusion est une construction psychique motivée par l’accomplissement d’un désir inconscient. Pour Winnicott, l’illusion primaire constitue même le tissu fondamental entre l’intériorité du nourrisson et la réalité extérieure. Un monde entièrement débarrassé de toute fiction, réduit aux seules lois de la biologie et de la physique, ressemblerait à la surface de Mars : un environnement techniquement réel, mais rigoureusement inhabitable pour la conscience. Quand Don Quichotte transforme les moulins à vent en géants, il n’hallucine pas aveuglément : il accomplit un acte poétique fondateur pour s’arracher à la monotonie de sa vie et rendre le monde enfin habitable.

« Je sais bien, mais quand même… » : l’art de négocier avec le réel

Le sujet humain n’est pourtant pas totalement dupe de son montage défensif. L’appareil psychique sait faire coexister deux vérités contradictoires grâce au clivage du Moi (Verleugnung).

C’est le fameux ressort analysé par Octave Mannoni : « Je sais bien, mais quand même… ». Sancho Panza en est la preuve vivante. Il voit pertinemment que les princesses sentent l’ail et que les châteaux sont de mauvaises auberges (« je sais bien »). Pourtant, il emboîte le pas à son maître et accepte de se battre (« mais quand même »), parce que la promesse d’une île à gouverner alimente son propre désir d’élévation.

Cette dualité psychique s’illustre dans l’épisode du « baciyelmo » : un plat à barbe en laiton que le héros prend pour le légendaire casque d’or de Mambrin. Pour concilier ces univers, Sancho forge un mot-valise hybride. Nelson Goodman parlerait ici de « manières de faire des mondes » : il n’y a pas une vérité objective ultime, mais des systèmes symboliques dont la valeur se mesure à leur justesse pour le sujet. Le symptôme phobique ou la croyance ne disent pas autre chose : ils donnent une forme et une localisation précise à ce qui, sans eux, serait une angoisse d’anéantissement innommable.

Du roman intime au lien social : fabriquer son mythe sans être écrasé

Le roman familial comme autoroute vers la culture

On ne participe pas au groupe social comme un simple organisme biologique. Pour s’insérer parmi ses semblables et trouver sa place dans la communauté, il faut pouvoir raconter son histoire et lui donner du sens.

C’est le rôle du « roman familial » freudien. Face aux blessures d’abandon, aux déceptions parentales ou aux humiliations du réel, l’enfant restaure son narcissisme en s’imaginant une ascendance héroïque ou un destin d’exception. Dans Roman des origines et origines du roman, Marthe Robert a montré comment cette matrice structure la fiction adulte entre deux postures fondamentales : « l’enfant trouvé », qui nie la brutalité du réel pour préserver un idéal d’origine, et « le bâtard », qui s’élance à la conquête de la réalité.

En rejetant son identité banale d’Alonso Quijano pour devenir Don Quichotte de la Mancha, le héros refuse la déchéance économique et sociale de sa classe. Il substitue la poésie de l’âge d’or à la prose sèche d’une époque désenchantée. Comme nous le rappelle Lacan, le sujet est toujours pris dans le discours de l’Autre : la fabulation intime vise la reconnaissance sociale. Le mythe personnel devient alors l’autoroute par laquelle l’individu s’arrache à l’anonymat pour s’insérer dans la culture.

Quand le soin tourne à l’effraction : la violence de la rectification

Si le récit est le poumon de la psyché, tenter de le détruire de l’extérieur au nom de la vérité factuelle constitue une effraction redoutable.

Dans le roman, le curé et le barbier pensent bien faire en organisant l’autodafé de la bibliothèque de Don Quichotte. En brûlant ses livres, ils s’imaginent supprimer la cause de sa folie. Le résultat est immédiat : le héros invente l’existence d’un enchanteur venu sur un dragon pour justifier la disparition de ses ouvrages. Attaquer le symptôme de front ne guérit rien ; cela ne fait que contraindre le fantasme à renforcer son système défensif.

Piera Aulagnier a théorisé ce péril dans La violence de l’interprétation. Quand le thérapeute ou l’institution veut imposer une « vérité objective » sans respecter la capacité d’assimilation du patient, l’interprétation fonctionne comme une effraction traumatique. Elle risque de provoquer la décompensation ou l’effondrement. Winnicott nous avertissait déjà : l’objectif d’une prise en soin n’est pas de briser le faux-self pour fabriquer une adaptation socialement convenable, mais d’offrir un environnement suffisamment sécurisant (holding) permettant au vrai self d’émerger sans danger.

La furor sanandi, le risque d’une guérison criminelle

L’affaire Samson Carrasco : tuer pour conformer

C’est dans la dernière partie du chef-d’œuvre de Cervantès que se noue le drame clinique le plus instructif. Le bachelier Samson Carrasco s’obstine à vouloir guérir Don Quichotte pour le restituer à ses proches. Pour cela, il entre dans la fiction du héros : il se déguise en Chevalier de la blanche lune, le provoque en duel, le bat et lui impose sous serment d’abandonner les armes et de rentrer chez lui.

L’orthopédie comportementale est une réussite totale en apparence : Don Quichotte obéit, rentre au village, avoue l’absurdité des romans de chevalerie et redevient Alonso Quijano le Bon. La société jubile : le voilà enfin guéri ! Mais une fois dépouillé de sa fiction désirante et de ses géants à combattre, le héros perd immédiatement le goût de vivre. Pris d’une mélancolie foudroyante, il s’éteint dans son lit en quelques jours. Alonso Quijano n’est pas mort de sa folie ; il est mort de sa guérison.

Cette tragédie illustre la mise en garde de Freud contre la furor sanandi : cette fureur thérapeutique ou ce fanatisme hygiéniste qui veut éradiquer le symptôme à tout prix. Georges Canguilhem a démontré dans Le normal et le pathologique que la santé ne se réduit pas à une adaptation passive aux normes du milieu, mais réside dans la capacité normative du vivant à créer ses propres règles. En voulant plier le Moi du patient à la réalité extérieure, dérive fréquente de l’Ego Psychology critiquée par Lacan, on produit des automates désanimés. La guérison normative se transforme alors en une forme d’euthanasie symbolique.

Le désir comme boussole et la « cash-value » de l’illusion

Pourquoi vivons-nous ? Ni les neurosciences ni les statistiques médicales ne peuvent apporter de réponse satisfaisante à cette question existentielle du sens. La psychanalyse et la philosophie proposent une piste : nous vivons pour faire l’épreuve du désir.

Face à l’angoisse de mort et à la finitude analysées par Irvin Yalom, le fantasme agit comme un bouclier pragmatique indispensable. William James parlait de la cash-value des fictions : une croyance possède une vérité pragmatique supérieure si elle permet concrètement au sujet de tenir debout, d’aimer, d’agir et de surmonter le désespoir.

L’analyse n’a jamais eu pour but de dissoudre le fantasme pour conformer l’individu au moule social. Dans son étude du sinthome (Séminaire 23), Lacan montre que la fin de la cure consiste à apprendre à « savoir-y-faire » avec sa fiction, à convertir la répétition douloureuse du symptôme en un bricolage créatif. Ça rejoint ce que Jung appelait le processus d’individuation : devenir l’artisan de son propre mythe personnel.

Conclusion : garantir le respect de l’illusion créatrice

Le projet hygiéniste moderne, obsédé par l’évaluation, la norme et la conformité comportementale, risque d’éteindre ce qui fait la dignité même du sujet. Sans le supplément d’âme du fantasme, l’existence humaine s’épuise dans une mécanique biologique sans horizon.

L’éthique de la psychanalyse ne valide pas la souffrance destructive, mais elle refuse catégoriquement l’orthopédie sociale et la fureur de guérir. Si la raison médicale a tué Alonso Quijano, la création artistique a offert l’immortalité à Don Quichotte de la Mancha. Accompagner un sujet en clinique, c’est avant tout protéger cette étincelle : l’aider à ne pas mourir de sa guérison, mais à faire de ses chimères le moteur singulier de son désir.