Traduttore, traditore
Traduttore, traditore

Traduttore, traditore

Une réflexion proposée par

En 1938, Freud et sa famille quittent précipitamment Vienne après l’Anschluss. En s’installant à Londres, Freud éprouve vivement la douleur d’avoir quitté son pays.

Il évoque « la perte de la langue dans laquelle on a vécu et pensé, et qu’on ne pourra jamais remplacer par une autre. »

Exil contraint, donc. Mais ce moment inaugure aussi l’internationalisation de la psychanalyse et place, forcément, au centre une question qui n’est jamais très loin : la traduction, et son inséparable compagne, l’interprétation.

Pas d’histoire sans écriture, et pas d’histoire non plus sans la traduction qui transporte l’écriture depuis des millénaires, depuis les cunéiformes sumériens le long des grands axes de communication entre cités. L’un des récits fondateurs de notre culture occidentale condense cette idée : la tour de Babel. On en retient la leçon : il n’existe pas de langage universel, et surtout pas de monde commun possible sans passer par l’étape de la traduction, seul moyen d’ordonner le chaos de la dissémination, de réparer la catastrophe.

On peut même envisager que la traduction est encore plus fondamentale : en effet elle n’arrive pas après la langue. Elle est déjà active dans la langue elle-même. Dès qu’un sujet parle, il doit transformer, choisir, déplacer. Il traduit ce qu’il éprouve en mots : affects, images, intentions deviennent un son communicable.

Pour Octavio Paz, « apprendre à parler, c’est apprendre à traduire. »

Toute parole humaine est déjà une traduction d’un affect, d’un corps, d’un souvenir, d’un silence. Et ce n’est pas donné : cela s’apprend. Qu’une émotion correspond à un mot, que telle façon de dire conviendra ici et échouera ailleurs. Traduire, c’est choisir : choisir un mot plutôt qu’un autre, une image plutôt qu’une autre. Et c’est là que commence le véritable problème : non pas la possibilité, mais la manière. Comment dire ?

Littéralité et littérarité : une tension qui ressemble à la séance

D’emblée, une tension se manifeste entre la littéralité (fidélité au mot, à la syntaxe) et la littérarité (style, créativité, dimension poétique). Cette tension ressemble beaucoup à celle qui traverse l’interprétation en psychanalyse. En séance, nous sommes pris dans une tension analogue : d’un côté, rester au plus près de la lettre de ce qui est dit, les mots exacts, les lapsus. De l’autre, rendre ce matériau audible et partageable, le reformuler, le relier, le replacer dans un récit. L’interprétation réussie se tient rarement à un seul pôle : elle circule entre fidélité à la lettre et invention d’une forme qui fait sens pour le sujet.

On peut ajouter, dans une perspective philosophique, que toute énonciation est située, incarnée : il n’y a pas de langage en dehors d’un point de vue. Le perspectivisme (dans son expression la plus saillante avec Nietzsche) supporte l’idée qu’il n’existe pas de vérité absolue, mais des interprétations qui sont des points de vue sur le monde, des Weltanschauungen. En traduction, le contexte détermine le sens avant tout autre chose ; le choix d’un mot est une perspective parmi d’autres. Pour l’interprétation analytique, c’est pareil : même émis par un sujet unique, le mot n’est traductible qu’en fonction d’un contexte, d’un socle culturel commun, d’un ensemble de valeurs, de symboles, d’un espace d’échange cadré et, finalement, de notre capacité à reconnaître en l’autre une vision du monde à laquelle nous pouvons nous accrocher. Traduire devient alors une manière d’entrer dans l’univers de l’autre sans prétendre le réduire au nôtre.

Bion disait : « ce n’est pas la réussite de la construction de la Tour de Babel, mais son échec, qui fait naître et nourrit l’énergie pour vivre, pour croître, pour prospérer. »

La question peut alors se formuler ainsi : quels ponts construire entre les deux pratiques interprétatives que sont la traduction et la psychanalyse ?

Quelques théories de la traduction

Toutes les théories de la traduction naissent d’un dilemme : l’équilibre toujours précaire entre fidélité et transformation. Traduttore, traditore (jeu de mots italien qui circule vers le XVIe siècle) condense la problématique : traduire, c’est trahir. Mais trahir quoi ? Babel raconte un monde d’avant la dissémination, où les hommes parlaient une même langue.

Walter Benjamin décrit la tâche du traducteur comme ce qui ne doit pas viser à reproduire un sens fixé, mais à révéler une langue pure, un arrière-fond commun, une affinité originaire. On peut faire l’hypothèse que le mythe d’une langue d’avant Babel fait écho au fantasme d’un accès direct à l’inconscient. Mais ce mirage peut faire oublier la mission concrète du traducteur : non pas révéler un trésor perdu, mais s’embarquer dans un travail très précis que les premiers théoriciens ont tenté de baliser.

Depuis l’Antiquité, deux figures incarnent ce débat : Cicéron pour l’ad verbum (mot à mot) contre saint Jérôme pour l’ad sensum (sens pour sens). Le débat, toujours actuel, répond à une question : faut-il être fidèle à la lettre ou à l’esprit ?

Au XIXe siècle, Schleiermacher pose deux options : soit on accompagne le lecteur vers l’auteur (traduction étrangéisante), soit on amène l’auteur vers le lecteur (traduction naturalisante). Ces pôles sont irréconciliables, mais leur tension est productive, et elle se transpose bien en psychanalyse. Étrangéiser, c’est laisser circuler les mots, les images, les néologismes, les répétitions, les silences, la syntaxe affective et la polysémie de l’analysant, sans normaliser ; interpréter au plus près du signifiant plutôt que du message. Naturaliser, c’est rapprocher ce qui est dit d’une langue témoin : cadre théorique, repères conscients recevables, reformulation rationnelle (relier, clarifier, nommer).

Au XXe siècle, Jakobson étend le champ. Il distingue trois formes : intralinguale (reformuler dans la même langue), interlinguale (traduire d’une langue à une autre) et intersémiotique (traduire d’un système de signes à un autre : rêve en récit, symptômes somatiques en mots, texte en image, romans adaptés en films). Ce dernier type est crucial en psychanalyse : il parle des passages, des transpositions, des transferts de sens entre registres réels, imaginaire et symbolique. Il permet d’élargir l’idée de traduction à toute opération où l’on passe d’une forme à une autre : comprendre, c’est déjà traduire.

Encore faut-il prendre un risque. Car ce qui est étranger fait peur. Le traducteur doit assumer l’inconfort de celui qui s’aventure en territoire inconnu. Antoine Berman parle de la traduction comme d’une épreuve de l’étranger : se confronter à une langue autre, qui résiste et dérange. La tentation est de normaliser, de réduire l’étrangeté à notre point de vue. L’enjeu, au contraire, est de maintenir la résistance de l’autre langue. En psychanalyse, c’est respecter l’altérité : accepter l’autre comme un autre que soi et s’ouvrir à la possibilité d’apprendre autrement.

Barbara Cassin ajoute un élément décisif : il existe des intraduisibles. Non pas des mots impossibles à traduire, mais des mots qui résistent, obligent à repenser les équivalents, à inventer des détours.

« L’intraduisible, c’est ce qu’on ne cesse pas de traduire. »

Il existe un sens à remettre sans cesse sur le métier, qui émerge dans l’assemblage.

Un exemple rend cela très concret : le verbe anglais to enable. Traduire par « permettre » ou « rendre possible » reste souvent insuffisant, parce que enable contient capacité, mise en condition, autorisation, habilitation, pas seulement donner la permission, mais aussi créer les conditions pour que quelque chose advienne. Le français n’a pas un seul verbe qui rassemble ces strates. On est loin d’un simple problème de vocabulaire : un intraduisible devient productif, il force à choisir donc à interpréter. On en vient à proposer un néologisme, « potentialiser », non comme calque mais comme invention : nommer le geste par lequel on augmente le champ du possible chez quelqu’un, on ouvre une puissance latente, on rend une action psychiquement praticable. Cliniquement, cela devient un outil : le bon terme n’est pas celui qui équivaut parfaitement, mais celui qui déplace le sujet, relance l’association, rend pensable. L’intraduisible ne signale pas une impasse ; il signale un passage où la pensée doit travailler, et où traduction et interprétation se rejoignent.

Traduction et psychanalyse : transmission, controverses, méthode

Pour la psychanalyse, la traduction est une condition de transmission : née en allemand, elle est devenue mondiale en se traduisant. Et ce passage n’est pas neutre : il fabrique des écoles de pensée, des concepts. Les processus psychiques décrits par Freud (choisir, déplacer, condenser, reformuler, perdre, compenser) sont analogues aux opérations du traducteur : produire une version, partielle, située, nécessairement infidèle. En séance, la reformulation est un miroir textuel par lequel l’analysant entend parfois ce qu’il n’avait jamais entendu, et cela crée les conditions d’un nouvel éclairage, d’une nouvelle perspective, d’un sens remis en mouvement.

Ce mouvement est aussi celui de Freud, dont les textes passent de l’allemand technique à une langue plus narrative. La psychanalyse française s’inscrit dans ce glissement vers une approche plus dynamique, en décalage avec la terminologie anglaise des premières traductions de Brill. La traduction peut être un espace de création, mais aussi un outil de détournement : la transmission d’une pensée passe par des choix linguistiques, politiques, théoriques, et l’histoire de la psychanalyse est riche de débats autour du choix des mots.

Quelques controverses illustrent cela : Trieb (instinct en anglais, pulsion en français), Es/Ich/Über-Ich (id/ego/superego vs ça/moi/surmoi), Nachträglichkeit (deferred action vs après-coup). À chaque fois, un choix terminologique engage une théorie et une manière d’écouter : là où le glossaire anglais tend à renforcer la structuration scientifique, les vocables français soutiennent plutôt l’expression narrative et dynamique de la vie psychique.

Freud lui-même rapproche explicitement rêve et traduction. Dans le chapitre 6 de L’interprétation du rêve (le travail du rêve) :

« pensées de rêve et contenu de rêve s’offrent à nous comme deux présentations du même contenu en deux langues distinctes […] »

Le contenu du rêve apparaît comme un transfert des pensées de rêve en un autre mode d’expression, dont il faut connaître les signes et les lois par comparaison de l’original et de sa traduction. Le rêve est déjà une traduction (désir inconscient en images, représentabilité, condensation, déplacement). L’analyste ne fait pas une interprétation directe, mais une re-traduction.

En pratique, l’analyste est comme le traducteur : entre deux mondes, deux langues, deux inconscients. Il capte un discours déformé et cherche un passage possible, sans réduire la polysémie. Cela implique aussi le rythme, l’oralité, l’intonation : une interprétation juste ne tient pas seulement au contenu, mais à la manière dont elle advient et résonne. Chaque langue donne accès à un point de vue, une photo du monde ; le travail analytique consiste à passer d’une image à l’autre sans effacer l’écart : une éthique du perspectivisme, contre l’univoque.

Enfin, Steiner et Besse proposent des repères utiles : Steiner distingue traduction littérale, translation (fidèle mais autonome), imitation/recréation ; et Henri Besse, dans la translation, distingue encore traduction didactique, pragmatique, poétique. Trois niveaux qui peuvent éclairer la complexité des interprétations analytiques (technique conceptuelle, acte de parole cadré, et accueil du sens comme co-création partielle).

Conclusion : fabriquer du sens

Deleuze et Guattari rappellent eux-aussi que traduire, c’est trahir, au sens où traduire, c’est déplacer, déterritorialiser, faire surgir autre chose. Il ne s’agit pas d’un risque moral, mais d’une condition structurelle. La question devient : dans quelle mesure la trahison est-elle féconde ? L’interprétation analytique n’est pas restitution d’un sens perdu ; elle est création d’un sens nouveau à partir de ce qui résiste. L’exemple enable/potentialiser illustre ce détour créatif. L’intraduisible oblige à penser, à inventer des voies latérales.

En clinique, l’intraduisible surgit dans les silences, les affects bruts, le corps qui parle à la place des mots. Le transfert aussi est un texte polyglotte : des énoncés anciens rejoués dans le présent. L’analyste doit lire entre les dires, entre passé et présent, entre mots et gestes, entre énoncé et indicible. Comme le traducteur, il se met au service d’un sens jamais totalement maîtrisable : accepter l’échec, l’approximation, comme condition de l’énonciation interprétative. C’est une tâche artisanale qui consiste à fabriquer du sens plutôt que forcer la traduction au nom de l’efficience.

Traduire, ce n’est pas seulement dire autrement : c’est écouter autrement. Comme l’interprétation analytique, c’est une activité d’hospitalité de l’altérité, un décentrement, avec en tête l’objectif de participer à la présentation d’un sujet à lui-même. La cure ouvre un espace où plusieurs versions de soi, plusieurs récits, plusieurs langues peuvent coexister. Psychanalyse et traduction : deux pratiques de passage, deux ponts, et l’écart entre les rives n’est jamais l’espace de l’erreur, mais la condition même de la rencontre.

Bibliographie
  • James George Frazer, Folk-Lore in the Old Testament.
  • Octavio Paz, Traducción: literatura y literalidad.
  • Wilfred Bion, All my sins remembered. The other side of genius.
  • Walter Benjamin, Die Aufgabe des Übersetzers.
  • Friedrich Schleiermacher, Über die verschiedenen Methoden des Übersetzens.
  • Roman Jakobson,On Linguistic Aspects of Translation (art.).
  • Antoine Berman, L’épreuve de l’étranger.
  • Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies.
  • George Steiner, After Babel: Aspects of Language and Translation.
  • Henri Besse, Les techniques de traduction dans l’étude des langues au XVIIIe siècle (art.).
  • Gilles Deleuze & Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie I, II.